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Trois méthodes d’évaluation pour deux étoiles gastronomiques

Pour certains produits traditionnels, plusieurs méthodes de fabrication existent et celle d’une entreprise peut être unique et son savoir-faire reconnu. Ainsi, la valorisation d’une entreprise de transformation et vente de productions issues de l’exploitation agricole s’avère délicate en raison de son caractère local. Cet article expose les méthodes d’évaluation ainsi que les points sensibles sur lesquels l’Expert Foncier devra être particulièrement vigilant.

I - PROBLEMATIQUE

 Localement reconnus et appréciés, le boudin blanc de Rethel et l’andouillette à « la ficelle» sont à l’origine de la réputation d’une petite entreprise du sud des Ardennes. La société (SARL) est évaluée dans le cadre d’une cession de parts sociales (père-fille). L’entreprise est spécialisée dans la fabrication de ces deux produits hauts de gamme. Elle s’inscrit dans la continuité d’une entreprise agricole qui élève les animaux (porcs) pour les fournir ensuite à la SARL qui, par son savoir-faire, va les transformer puis les vendre au détail sur les marchés de sa région et à des chefs étoilés. Cette société compte 4 salariés permanents et 2 vendeuses qui renforcent l’équipe pour la vente sur les marchés locaux. Le choix des méthodes d’estimation d’une entreprise de fabrication/vente de ce type de produits nécessite l’intervention d’un expert qui, faute de termes de comparaison directe utilisables, saura en appréhender les valeurs corporelles et incorporelles.

II - La méthode dite mathématique

Pilier de l’évaluation d’entreprise, la méthode dite mathématique est fondée sur la réévaluation de ses actifs avant déduction des dettes éventuellement réévaluées. Alors que les immobilisations comptables ne comportent pas de valeur incorporelle, l’expert retient une valeur de fonds de commerce à hauteur de 30 % de son chiffre d’affaires en lien avec son secteur d’activité (charcuterie). Les autres postes d’actifs immobilisés sont réévalués en valeur vénale. L’actif circulant est ensuite repris pour sa valeur comptable, après vérification des créances douteuses et autres facteurs de dépréciation. La valeur mathématique ainsi estimée comporte une part incorporelle représentée par son fonds commercial, estimé par comparaison au moyen des barèmes professionnels.

III - La méthode de productivité 

Cette approche repose sur la même logique que celle d’un investisseur qui détermine d’abord les résultats attendus puis, par capitalisation, estime la valeur de l’entreprise. Elle nécessite de déterminer : le revenu à capitaliser et le taux de capitalisation.

1) La méthode du revenu à capitaliser
Devant se fonder sur les résultats historiques de l’entreprise, l’expert vérifie d’abord que le prix de cession des matières premières entre l’exploitation agricole (EARL) et la SARL, est conforme au marché. La nature des produits et la qualité des marchés sur lesquels elle évolue imposent aux décideurs de l’entreprise de s’adapter aux attentes de la clientèle. Il peut en résulter des évolutions dans la profitabilité. L’expert doit donc rechercher les causes de variation. Fort de ces informations, l’expert attribue un coefficient de pondération à chacun des 5 derniers résultats courants. Des corrections sont ensuite apportées, si besoin, pour tenir compte de loyers de convenance ou de vraie valeur du travail des associés, salariés ou non. Le résultat corrigé sera ensuite décoté de la fiscalité  applicable.

2) Détermination du taux de capitalisation
Le taux de capitalisation représente le rendement qu’un investisseur espèrerait tirer de son investissement dans la société. Il est choisi en tenant compte d’abord de la rémunération des placements
sans risque. Il est ensuite déflaté. Enfin une prime de risque est calculée par l’expert. Elle prend en compte les différents risques de l’entreprise. La valeur de productivité peut ensuite être déterminée, en divisant le résultat courant net par le taux de capitalisation.

IV - La méthode du Goodwill

La SARL engage un ensemble de moyens techniques (actifs corporels) pour générer sa rentabilité. Ces actifs doivent être rémunérés pour justifier leur valeur économique ou d’utilité. Si la rentabilité est
supérieure à la rémunération des actifs corporels, il apparaît un « superprofit » qui traduit l’existence d’un autre actif, de nature incorporelle. La survaleur d’une entreprise est liée à son savoir-faire et sa capacité à valoriser sa production. Cet actif incorporel, « survaleur » ou « Goodwill », est évalué à partir de la rente des « superprofits ». Si la différence est négative, on est en présence d’un « Badwill » et une dépréciation de la valeur patrimoniale doit être opérée. La survaleur se calcule en affectant au coefficient multiplicateur la fraction de bénéfice qui excède la rémunération des capitaux engagés. Ils  correspondent à l’actif net réévalué hors éléments incorporels (que l’on cherche précisément à évaluer). Le Goodwill est calculé par actualisation de la rente sur une certaine période. La valeur  d’entreprise par la méthode du Goodwill consiste à ajouter cette survaleur à la valeur patrimoniale de l’entreprise, hors éléments incorporels.

V - CONCLUSION

La multiplicité des méthodes d’estimation permet à l’expert de prendre en compte les valeurs corporelles et incorporelles d’une entreprise dont les savoir-faire sont reconnus localement. Il vérifie que les résultats historiques de l’entreprise seront reproductibles dans l’avenir. Il en tient compte dans le cas présent d’une transmission entre un père et sa fille. Cette transmission peut éventuellement être source de déstabilisation momentanée du fonctionnement de l’entreprise. Autant de particularités qui n’échappent pas à l’Expert Foncier.


Aurélien RENOM, Expert foncier (51)
 

Experts Fonciers le mag n°10 - mars 2018