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Production d’énergie renouvelable : la méthanisation

Qui n’a pas remarqué dans nos plaines se dresser ces grandes structures, vertes et au nombre de trois, souvent comparées à des yourtes ? Ces drôles de champignons ont pour mission, un jour, de remplacer les centrales nucléaires. La méthanisation agricole, qui connaît un essor en Allemagne, fait aujourd’hui, en France, partie de nos paysages. Après une présentation générale du sujet, cet article détaillera les éléments nécessaires à l’Expert Foncier dans l’évaluation d’une exploitation de méthanisation.

I - Principes généraux de la méthanisation

1) Définition
La méthanisation est une digestion biologique de biomasse dans une enceinte confinée. Le principe consiste à récupérer les déchets organiques de fermes ou d’autres structures pour les valoriser dans une cuve cylindrique et hermétique (appelé «digesteur»). Ces éléments sont transformés en biogaz grâce à l’action de différentes bactéries dans les écosystèmes anaérobies créant réactions chimiques et fermentations.


2) Les procédés industriels
La « voie sèche » utilisant des ressources organiques plutôt solides avec 20 % à 40 % de matière sèche se positionne dans les élevages pour valoriser les fumiers. La « voie humide » avec une majorité de ressources à moins de 10 % de matière sèche est privilégiée pour son potentiel méthanogène plus élevé. Cette « soupe » est brassée en continu avec une alimentation et une sortie de
digestat requérant la plus grande stabilité.

 

3) Déchets, matières organiques et CIVE
Comme l’indique le schéma ci-dessus, toutes les matières organiques sont susceptibles d’être décomposées (excepté celles très stables comme la lignine).


a) La méthanisation des déchets organiques et des coproduits
Elle présente de nombreux avantages, notamment une diminution de la quantité de déchets organiques à traiter par d’autres filières, et une diminution des émissions de gaz à effet de serre par substitution à l’usage d’énergies fossiles ou d’engrais chimiques.


b) Les cultures intermédiaires à vocation énergétique (CIVE)
A côté de ces déchets viennent d’autres substrats fortement méthanogènes, ce sont des cultures directement récoltées des fermes appelées CIVE. Une CIVE est une culture implantée et récoltée entre deux cultures principales dans une rotation culturale (par exemple l’avoine, le trèfle, le maïs).

4) Valorisations du biogaz
a) La production combinée d’électricité et de chaleur ou cogénération
C’est le mode de valorisation du biogaz le plus courant. La plupart des installations de méthanisation agricole utilisent aujourd’hui la cogénération : le gaz est brûlé dans un moteur qui produit de  l’électricité, mais surtout de la chaleur (60 % de l’énergie produite). Le procédé est donc pour l’instant peu efficace puisque c’est l’électricité qui est vendue. La chaleur, non stockable, est difficilement
rentabilisée sur place. L’eau chaude sert au chauffage du méthaniseur, des bâtiments agricoles (porcherie), à de la production horticole ou légumière sousserres.

b) Injection du biogaz épuré dans le réseau de gaz naturel
C’est le mode de valorisation le plus performant, mais il nécessite la proximité immédiate d’un réseau de gaz ! Directement connectée au réseau gazier, l’installation produit, purifie et comprime le gaz en continu. Elle est réservée à de très grosses unités, les coûts de branchement sont si élevés que la taille du digesteur doit être suffisant pour produire 100 m3/h de biométhane. Cela représente la  digestion de 10 000 tonnes de matière verte de première qualité par an. En retenant une production moyenne de CIVE de 9 t/ha à 30 % de matière sèche, une surface minimale de 340 ha est nécessaire.
Le choix des matières premières et le procédé retenu sont donc primordiaux.

II - Évaluation d’une unité de méthanisation

L’Expert Foncier devant ces nouvelles entreprises productrices de biogaz doit avant toute évaluation, auditer l’entreprise.


1) Audit de l’entreprise : un diagnostic obligatoire
Même si le produit final est identique, aucune unité de production ne se ressemble. L’expert doit donc réaliser l’étude du système mis en place.


a) Le système technique
Seront à analyser : les frais de maintenance (qui sont supérieurs souvent aux prévisions), la durée de vie du générateur (limitée et fonction de la qualité du gaz), et l’agitateur.


b) L’approvisionnement en matières premières
Avant il était gratuit grâce aux industriels et entreprises agroalimentaires souvent prêts à se débarrasser de leurs déchets en les apportant au méthaniseur. Aujourd’hui, chacun s’est rendu compte de la valeur financière d’un déchet et les gisements de ressources méthanisables dans un rayon proche sont convoités. Pour les méthaniseurs alimentés par les CIVE, l’approvisionnement dépend directement de l’exploitation agricole. Contrairement à l’Allemagne, le seuil maximal autorisé en France pour l’incorporation de cultures alimentaires cultivées à titre principal est limité à 15 %. Dans le cadre de sa mission, l’Expert Foncier se doit de vérifier la provenance des matières premières et le respect de la réglementation en vigueur.


c) Devenir des digestats
Les digestats, jusqu’alors épandus sur les exploitations supports, peuvent être commercialisés en tant que matières fertilisantes. Depuis juillet 2017, il y a un cahier des charges pour leur mise sur le marché et leur utilisation. Ce point se doit d’être vérifié par l’Expert Foncier dans le cadre de ses investigations.


d) Besoins de main d’oeuvre
Cet élément est souvent sous-estimé dans les business-plans ayant servi au financement du projet. Il faut estimer les besoins en main d’oeuvre lors de l’arrivée des déchets, la mise en silos, l’évacuation du digestat, la commercialisation, la surveillance et le contrôle des températures.


e) Clients
Les contrats d’achat d’une durée généralement de 15 ans ont un tarif de base et une prime à la valorisation de la chaleur. L’étude du contrat et de ses modalités de révision est faite par l’expert.


f) Rentabilité économique et situation financière
L’Expert Foncier doit :
- contrôler la rentabilité et les écarts vis-à-vis du plan initial de financement,
- estimer les investissements de renouvellement,
- déterminer si l’entreprise a une capacité suffisante en capitaux pour investir et maintenir dans un bon état l’outil de production,
- vérifier les contrats d’assurance.
Aux termes de cette identification des risques, l’expert peut enfin procéder à l’évaluation.

2) Méthodes envisageables d’évaluation
La méthode par comparaison étant inapplicable, l’expert doit se tourner vers d’autres méthodes en retenant la valeur patrimoniale, qui représente la valeur vénale des immobilisations et des valeurs économiques en reprenant l’approche « cessionnaire » pour qui seule la rentabilité est importante.


a) Valeur patrimoniale
L’approche valorise les richesses accumulées par l’entreprise sans prendre en compte sa rentabilité actuelle et future.

b) Valeur économique : adaptation de la méthode des Cash Flow actualisés                                                                                                                                                                                                                                   La capacité bénéficiaire future est mise en avant vis-à-vis du patrimoine. L’évaluation est faite en fonction des flux de trésorerie générés par la société, une fois les investissements et sa croissance assurés. La valeur de l’entreprise est égale à la valeur actualisée des flux de trésorerie restants diminuée de l’endettement.

III - CONCLUSION

L’évaluation doit commencer par une identification complète des moyens de production. Après avoir rappelé que son évaluation est valable à une date donnée et qu’elle correspond à des méthodes d’évaluation reconnues par les praticiens, l’Expert Foncier retiendra la valeur lui semblant la plus cohérente vis-à-vis des conclusions de son audit.

Marie-Agnès BOUROTTE, Expert foncier (10)

Experts Fonciers le mag n°10 - mars 2018